La clé de verre - The Glass Key - Frank Tuttle - 1935

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kiemavel1
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La clé de verre - The Glass Key - Frank Tuttle - 1935

Message par kiemavel1 » 18 janv. 2017, 23:23

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Réalisation : Frank Tuttle / Production : E. Lloyd Sheldon pour Paramount / Scénario : Kubec Glasmon et Kathryn Scola d'après le roman de Dashiell Hammett / Photographie : Henry Sharp

Avec George Raft (Ed Beaumont), Edward Arnold (Paul Madvig), Claire Dodd (Janet Henry), Rosalind Keith (Opal Madvig), Charles Richman (Le sénateur John T. Henry), Robert Gleckler (Shad O'Rory), Guinn Williams (Jeff), Ray Milland (Taylor Henry), Charles C. Wilson (le District Attorney Edward J. Farr), Ann Sheridan (l'infirmière)

Contre toute attente, à l'approche des élections, Paul Madvig - patron du crime et figure politique de sa ville - décide d'apporter son soutien au sénateur John T. Henry, un membre de la haute société dont il espère épouser la fille. Il commence par refuser de laisser passer un accident mortel provoqué par le membre d'un gang alors qu'il était ivre puis il avertit le gangster Shad O'Rory qu'il va fermer son cercle de jeux et nettoyer la ville. Taylor, le fils du sénateur, qui est un joueur compulsif s'est lui même lourdement endetté dans le cercle de O'Rory. Il demande de l'argent à Opal, la soeur de Madvig avec laquelle il a une liaison. C'est Ed Beaumont, le garde du corps et homme de confiance de Madvig qui remet à Opal la somme réclamée par le gangster mais un peu plus tard, Beaumont découvre le corps de Taylor à proximité du domicile de Madvig. Très vite, les soupçons se portent sur l'homme tout puissant de la ville …
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Cette première adaptation à l'écran du roman de Dashiell Hammett (la seconde sera réalisée en 1942 par Stuart Heisler) en offre une version très simplifiée mais même ainsi l'intrigue reste complexe et c'est pourquoi je commence par situer un peu mieux les principaux personnages. D'un coté, il y a le clan des "gangsters" avec Paul Madvig (Edward Arnold), sa soeur Opal (Rosalind Keith) et son bras droit Ed Beaumont (George Raft). De l'autre, une famille appartenant à la bonne société, les Henry avec le sénateur John T. Henry (Charles Richman), sa fille Janet (Claire Dodd) … que veut épouser Paul Madvig ; et son fils Taylor (Ray Milland) … qui a une liaison avec Opal Madvig. Ces liaisons "familiales" à priori contre nature ne sont tout de même pas tout ce qui reste de ce que le roman montrait de la collusion entre élite politique et milieu du gangstérisme mais le film ne rend compte que très partiellement de cet aspect du roman. En effet, la fonction exacte et les activités de Paul Madvig, de même que celles de Ed Beaumont ne sont jamais vraiment éclaircies en grande partie pour se conformer aux exigences de la censure qui avait refusé un premier traitement du script, demandant notamment que Madvig et son entourage apparaissent sans antécédents criminels et que soient supprimés les éléments impliquant les responsables municipaux ou les services de l'état (police, justice). Et de fait, si dans l'adaptation ultérieure, certains policiers et même le District Attorney sont aux ordres de Madvig et Beaumont, il n'en est rien dans la première et un certain flou entoure la nature de leurs affaires.
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Pourtant, même si cela n'est pas explicite, il est évident que Madvig est autant un homme d'affaires … en partie illicites qu'un homme politique local influent dont il n'est jamais dit qu'il a une fonction officielle mais c'est plutôt une puissance occulte, un homme vers lequel tout le monde se tourne, des élites de la ville aux petits malfrats. C'est à lui que s'adresse un petit truand pour lui demander d'étouffer l'accident mortel provoqué par un de ses amis ivres et c'est aussi Madvig que O'Rory, le chef d'un gang rival, met au défit de l'arrêter, prétendant qu'il a trop grandi pour qu'il puisse encore avoir le pouvoir de fermer sa salle de jeux ce que pourtant il prétend vouloir faire pour assainir la ville. C'est le même homme auquel s'allie le très respectable sénateur Henry. D'ailleurs, pour montrer le mélange des genres, il suffit de dire que le siège de la campagne électorale de Madvig ainsi que son bureau sont situés à l'étage d'une salle de jeux … alors même que les producteurs avaient accepté d'inclure une ligne de dialogue disant que Madvig avait l'intention de rompre tout contact avec ses supports politiques appartenant au monde du jeu ou des paris. Evidemment, il n'est pas non plus question de racket ou de trafic d'alcool dans cette histoire se déroulant aussi à une époque indéterminée même s'il semble évident que l'on est en pleine prohibition.
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Le flou entoure aussi les motivations et les intentions des personnages mais en l'occurrence cela respecte le style de Hammet qui ne dit rien des pensées des "héros" de ses romans et qui s'embarrasse rarement de psychologie mais dans cette première adaptation, une partie de l'ambivalence ou de l'ambiguité des personnages et des doubles jeux réels ou apparents se sont évaporés. Le sénateur Henry semble sans arrières pensées en ce qui concerne son alliance avec Madvig même si toutefois ni Janet ni surtout son frère Taylor ne semblent d'accord avec l'association de leur père avec le "truand". Mais dans le roman et l'adaptation ultérieure, s'exprimait une part de mépris pour les manières familières et le coté tonitruant du personnage de Madvig qui n'hésite pas - par exemple- au milieu d'une soirée mondaine à narrer ses premiers pas professionnels peu reluisants (le tabassage de marchands de journaux). Mais c'est surtout dans le clan Madvig que cette alliance est désapprouvée. Ed Beaumont déconseille en effet à son patron une alliance de circonstance qui ne durera que tant que le sénateur aura besoin de Madvig pour se faire réélire mais il lui prédit que la clé qui ouvre la porte de la maison des Henry est une "clé de verre" qui se brisera très vite. A tord semble t'il …
De toute façon, l'alliance est évidemment compromise par la mort de Taylor Henry. Le scandale compromet la réélection du sénateur notamment en raison des soupçons qui se portent sur son allié Madvig … mais pas seulement car Taylor embarrassait tout le monde. Le paradoxe c'est que le jeune homme était celui qui avait bien involontairement réussi la fusion entre les deux mondes puisque c'était un joueur qui s'était fortement endetté auprès de O'Rory et qui éprouvait les pires difficultés pour rembourser ses dettes de jeu (ce qui est toujours dangereux). Son père désapprouvait son attitude et le tenait pour un bon à rien ; Madvig ne voulait pas d'une liaison entre le "mauvais" Henry, le fils de bonne famille qui avait mal tourné et sa soeur. Des raisons suffisantes pour pousser l'un d'eux à tuer Taylor ? C'est en tout cas ce que les adaptateurs ont avant tout gardé du roman : la surface … criminelle sous la forme d'une enquête menée en solitaire par Ed Beaumont faisant passer au second plan les enjeux humains, notamment les sentiments élémentaires : l'amitié, la loyauté et l'amour, et surtout oubliant la façon dont ces trois aspirations peuvent parfois devenir incompatibles puisque le "triangle amoureux" est ici totalement absent (alors qu'il était très important dans la version de 1942)
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Car l'amitié et la loyauté sont quand même bien illustrés par la belle relation entre Madvig et son second qui lui est entièrement dévoué. C'est lui qui mène l'enquête et il est le personnage central de cette histoire. Cette figure du casino de Madvig en est un animateur-joueur mais au delà il occupe toutes sortes de fonctions auprès d'un homme dont il est tout, de l'éminence grise au valet de chambre (on le voit épousseter le costume de son patron et porter la plus grande attention à sa tenue). Il est aussi le garde du corps, le gros bras qui peut devenir un bras armé, mais il est surtout le conseiller écouté et le meilleur ami. Même s'il désapprouve les nouvelles orientations prises par Madvig car il est sceptique sur les bénéfices apportés par la vertu, il va continuer de l'appuyer mais progressivement le désaccord ira croissant ; jusqu'à l'affrontement puisque Beaumont va même quitter Madvig après l'avoir publiquement frappé. Comme Beaumont, on s'interroge un peu sur les raisons qui poussent Madvig à rechercher l'honorabilité en renonçant à certaines pratiques, quitte à se couper de son milieu et de ses soutiens. On se demande s'il n'agit pas par calcul électoral, en tout cas si c'est vraiment l'amour qu'il éprouve pour Janet Henry qui le pousse à s'amender, il semble s'aveugler … Le rôle tenu par la jeune femme est d'ailleurs beaucoup plus limité dans cette version que dans le roman puis surtout la seconde adaptation dans laquelle le rôle était tenu par Veronica Lake puisqu'une des forces motrices de l'histoire, ce qui pousse les personnages à agir et ajoute de l'incertitude, c'est le triangle amoureux impliquant Madvig, Beaumont et Janet Henry ; l'attitude ambigüe des 2 derniers oscillant entre séduction et méfiance réciproque - et allant même jusqu'à l'hostilité du coté de Beaumont - brouillant encore les pistes. Tout ceci est donc absolument absent de cette 1ère version à tel point que George Raft et Claire Dodd, le couple figurant sur l'affiche, se rencontre à peine sur l'écran. L'une des raisons éventuelles de la rupture entre Beaumont et Madvig n'est donc pas chercher là.
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D'ailleurs, cette rupture est elle réelle dans une intrigue qui nous entraine à croire à la culpabilité de Madvig puis à la trahison de Beaumont ; qui ménage également quelques fausses pistes … et met dans la balance un indice matériel, celui trouvé sur le lieu du crime par Beaumont. Dans un dénouement "à l'ancienne", cet indice sera capital pour démasquer le/la coupable (c'était un chapeau dans le roman ; cela devient une canne dans le film). Il existe de plus grosses différences avec le roman et/ou avec l'adaptation ultérieure ; par exemple l'origine des lettres anonymes qui dénoncent Madvig comme responsable de la mort de Taylor. D'autre part, la campagne de presse orchestrée par le gangster rival Shad O'Rory (Robert Gleckler) devient plus massive et on nous montre à plusieurs reprises les réactions de la population qui suit attentivement l'évolution de l'affaire et la commente alors que c'est totalement absent de la version ultérieure dans laquelle on étouffe dans un quasi huit-clos.
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Visuellement, le film est assez terne, aussi bien en terme de photographie que de mise en scène mais quelques séquences sortent assez évidemment du lot, ce sont les formidables séquences impliquant Beaumont et O'Rory (et ses hommes dont un abruti surpuissant, Jeff, interprété par Guinn 'Big Boy' Williams). L'attaque de Beaumont par le berger allemand de O'Rory puis son tabassage par ses hommes présentaient une violence sans doute inédite en 1935 (ils le torturent pour le faire parler). Même les séquences qui suivaient étaient saisissantes : l'incendie provoqué pour s'évader, les chutes spectaculaires pour échapper à ses tortionnaires … et plus encore, un peu plus tard, les retrouvailles entre Beaumont et Jeff, encore plus violentes mais dont je ne dis rien. Je signale pour finir les quelques rares intermèdes comiques : les très courtes mais assez nombreuses apparitions d'un joueur du casino qui est aussi un magicien amateur absolument pas doué (une petite touche de fantaisie pas malvenue mais ses interventions tombent comme un cheveu sur la soupe) et les deux apparitions assez souriantes de la mère de Madvig (interprétée par Emma Dunn)… ainsi que la brève apparition de Ann Sheridan qui joue l'infirmière qui soigne George Raft à l'hôpital. Même si la seconde adaptation frise déjà la caricature d'un genre pourtant débutant, il est permis de la préférer mais celle de 1935 est à voir. Ce film fut un des grands succès de l'année 1935. 6/10
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Présence et pouvoir de la presse :
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