Le pirate de Capri - I Pirati di Capri - Edgar G. Ulmer - 1949

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kiemavel1
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Le pirate de Capri - I Pirati di Capri - Edgar G. Ulmer - 1949

Message par kiemavel1 » 15 déc. 2015, 10:40

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Le pirate de Capri (1949)


Réalisation : Edgar G. Ulmer ; avec Louis Hayward (le capitaine Sirocco/le Comte Amalfi), Binnie Barnes (la Reine Caroline), Mariella Lotti (La Comtesse Mercedes de Lopez), Massimo Serato (le Baron Holstein), Alan Curtis (le Commandant Van Diel)

Alors que les troupes napoléoniennes se trouvent aux portes du royaume de Naples, le peuple est au bord de l'insurrection. Le capitaine Sirocco, un pirate qui sous un masque capture les navires chargés d'armes et de munitions qui croisent dans les parages, permet ainsi au peuple de préparer au mieux l'insurrection. Le baron Holstein, le chef de la police nommé par la reine Caroline fait tout pour déjouer la révolte…
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Il est impossible de résister au charme d'un film qui s'ouvre par la prise d'un navire par des pirates ayant pris l'apparence de comédiens, de clowns, de jongleurs, d'équilibristes et d'acrobates, qui au cours d'une représentation donnée pour le plaisir des élégants et des élégantes prenant l'air sur le pont d'un navire se muent soudain - à un signal convenu - en pirates qui prennent possession du navire avec l'aide des habitants de la baie de Capri venus leur prêter main forte à bord de leurs barques de pêcheur…Cette scène inaugurale, qui restera d'ailleurs pratiquement la seule justifiant le titre du film (c'est l'une des rares séquences sur mer…), déborde de fantaisie, d'invention et d'humour et son joyeux bordel (organisé quand même le b….) préfigure tout le reste. Profitant d'un budget honorable, Ulmer propose un spectacle chatoyant et à l'emballage luxueux faisant se mouvoir ses aristocrates aux costumes luxueux dans un déploiement de décors fastueux. Un luxe inhabituel pour Ulmer mais dont il profite aussi pour saisir et restituer la confusion et le chaos de cette époque car derrière cette légèreté apparente et derrière l'humour pointe une certaine gravité à mesure que l'on se rapproche du dénouement car l'époque est violente et tout le monde n'en sortira pas vivant.
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Car ce film est à peu près aussi dérangé que l'époque troublée dont il proposait une illustration. L'action se passe donc quelques années après la révolution française, révolution que les français ont eu le bon gout de vouloir exporter et du coup tous les petits roitelets d'Europe serrent les fesses. C'est d'autant plus vrai depuis qu'en France un petit corse a repris le gouvernail et donné un coup de barre à droite…Que ça change quelque chose pour les français ne signifie en rien un changement pour les dits royaumes. Un régime fort ; une armée forte. Commençons par taper sur un pays divisé en de multiples petits royaumes !…Bref, au commencement de l'action, les troupes napoléoniennes sont aux portes du royaume de Naples et comme son peuple semble aussi sur le point de se révolter, la reine Caroline a les foies. La peur étant mauvaise conseillère, elle laisse le pouvoir entre les mains du baron Holstein, son chef de la police…et en général ce ne sont pas les plus compréhensifs des ministres. Du coup, la révolte gronde et même chez les aristocrates, certains sont tentés de passer dans l'autre camp (on en a eu aussi en France des comme ça) même si le cas du comte Amalfi est un peu particulier puisque c'est une vengeance personnelle qui le fait passer à l'ennemi de classe car c'est pour venger la mort de son frère assassiné par Holstein que Amalfi a revêtu le masque de Sirocco et qu'il a pris sans vraiment le vouloir la tête de la révolte qui se prépare (même si une éminence grise commande en secret la révolte du peuple…et/ou cherche à en tirer parti pour s'imposer).
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Au centre du film, il y a donc la personnalité double de Amalfi/Sirocco, symbolisant à merveille cette époque troublée, incertaine et pleine de violence. C'est à partir de cette personnalité qu'Ulmer exploite de multiples façons la symbolique des masques, du double, des faux semblants et de l'ambiguité. Le film débute donc par l'attaque de pirates déguisés en comédiens…et il se termine dans un théâtre, celui du palais royal car c'est le soir de la première de la nouvelle pièce du comte Amalfi dans laquelle il ridiculise le chef de la police, ce qui peut-être vu en quelques sorte comme une avant-première de la révolte bien réelle celle là, qui éclatera à l'issue de la représentation puisque d'une part le palais sera attaqué par la population et Amalfi/Sirocco réglera ses comptes plus personnels dans ce final éclatant. Mais le premier masque, il était déjà dans ce titre même qui annonçait un genre de films qu'il n'est pas vraiment. Ce n'est pas un film de pirates mais bien plus un film de cape et d'épée. La première attaque était donc le fait d'artistes/pirates…qui ne sont en réalité ni l'un ni l'autre puisque ce sont surtout des pêcheurs…mais des pêcheurs qu'on ne voit jamais dans leur activité quotidienne puisque depuis quelques temps, ils sont davantage préoccupés par la révolution qui se prépare. Dès la fin de l'attaque du navire, Sirocco se dévoile ; en partie. Il ôte son masque devant le capitaine du navire capturé et l'homme est stupéfait de découvrir qui se cache derrière le masque de Sirocco. Il faut dire qu'il est difficile de faire le rapprochement avec le comte Amalfi (qu'on ne va pas tarder à découvrir) tant ce courtisan raffiné, aux manières légèrement efféminées et au rire forcé et niais semble aux antipodes de l'aventurier vif, impitoyable et arrogant qu'il devient sous le masque. Leur seul point commun apparent est le rire moqueur…et leurs armes respectives vont s'avérer finalement presque aussi tranchantes même si celles d'Amalfi - qui est aussi un poète et un auteur dramatique réputé- c'est à dire son verbe et son écriture acerbes sont moins spectaculièrement agressives que les méthodes employées par Sirocco. De toute façon, le "vrai" personnage n'est exactement ni l'un ni l'autre.
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Amalfi/Sirocco est sans aucun doute sincèrement un révolutionnaire mais s'il veut faire tomber le royaume et rendre le pouvoir au peuple, c'est surtout parce que "sa" reine, dont il est pourtant proche, effrayée par le vent de liberté soufflant sur l'Europe et touchée plus personnellement par l'exécution de sa soeur Marie-Antoinette a confié les clés du pouvoir à un aristocrate impitoyable. Même la frayeur de la reine est d'ailleurs traitée avec drôlerie puisque le simple mot "peuple" prononcé par Amalfi la fait à un moment donné sursauter et elle évoque à plusieurs reprises sa frayeur de terminer comme sa soeur. Mais cependant le film n'est pas dépourvu de gravité car à l'approche de la révolte du peuple qu'il sait imminente puisqu'il a participé à la provoquer, Amalfi/Sirocco, qui d'emblée avait exprimé la nécessité d'épargner la reine, va craindre sincèrement pour sa vie. S'il a pu mener la révolution ; à cause de son origine sociale, de sa proximité avec la reine et des origines de sa révolte avec la vengeance personnelle comme motivation profonde, il n'est rien d'autre qu'un électron libre, un "facilitateur" violent qui devra disparaître lorsque le soulèvement aura réussi. Il est clair qu'il n'a nulle ambition pour lui-même et qu'il est voué à disparaître et être oublié (c'est symboliquement suggéré dans l'épilogue…).
Amalfi et Sirocco ou vice versa
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Même sentimentalement, c'est un homme écartelé qui joue et qui feinte. C'est sous l'identité du Capitaine Sirocco qu'il séduit…sa propre fiancée puisque c'est sur le pont du navire capturé qu'il rencontre Mercedes qui se trouve être promise au comte Amalfi…dont Sirocco se moque allègrement, plaignant la jeune femme de devoir épouser un homme qu'il semble mépriser. C'est en Sirocco qu'il séduit donc l'arrogante aristocrate…avant de la séduire doublement, toujours en la trompant…avant enfin de pouvoir se dévoiler devant elle quand elle percera son secret. Évidemment, pour que le film soit réussi, il fallait un grand interprète. Je ne suis pas un grand fan de Louis Hayward mais il est formidable dans un double rôle qui demandait une grande souplesse tant les personnalités de Amalfi et Sirocco semblent aux antipodes, mais c'est aussi le cas de leurs voix, de leurs allures générales ou de leurs gestuelles. Le méchant (interprété par Massimo Serato) est en revanche plus faible même s'il est de quelques séquences qui préfigurent (peut-être…je ne suis pas du tout spécialiste du cinéma de genre italien) certaines évolutions du cinéma du pays tant le baron Holstein semble éprouver un plaisir sadique dans la torture des femmes et certaines scènes sont (légèrement) teintées d'érotisme. Une pépite indispensable...Ce film va paraitre bientôt en DVD chez nous…et c'est un achat obligatoire. DVD gravé (vost)