Baisers volés- 1968 - François Truffaut

Liste des films critiqués
Avatar du membre
Moonfleet
Messages : 165
Enregistré le : 23 mai 2019, 11:24
Contact :

Baisers volés- 1968 - François Truffaut

Message par Moonfleet » 30 juin 2019, 17:39

Image


Baisers volés - 1968


Même s’il s’est proposé comme engagé volontaire, Antoine Doinel (Jean-Pierre Léaud), 24 ans, se rend vite compte qu’il n’est finalement pas fait pour l’armée, cette dernière se débarrassant de lui avec soulagement pour ‘instabilité caractérielle’. Antoine réintègre alors sa mansarde parisienne qui fait face au Sacré Cœur et s’empresse d’aller revoir la fille dont il est amoureux mais qui a toujours refusé de répondre à ses avances, Christine Darbon (Claude Jade). Il faut désormais qu’il s'insère dans la vie active et c’est le père de Christine (Daniel Ceccaldi) qui lui trouve un emploi de veilleur de nuit dans un hôtel ; place qu’il ne garde pas longtemps, n’ayant pas su empêcher un détective privé d’aller faire un constat d’adultère dans une des chambres. Le détective lui propose alors de travailler dans son agence ; l’une des premières délicates missions d’Antoine est de faire le ‘périscope’ dans un magasin de chaussures dont le patron, monsieur Tabard (Michael Lonsdale), souhaite savoir pourquoi… personne ne l’aime, pas plus son épouse (Delphine Seyrig) que ses employés ! Antoine tombe sous le charme de la délicieuse madame Tabard…

Image

S'il est une chose qui -j’aime à penser- n'a pas été exagéré dans les différentes anthologies sur le septième art, c'est l'importance des premières œuvres de la Nouvelle Vague que sont simultanément en 1959 Les 400 coups de François Truffaut et A bout de souffle de Jean-Luc Godard sur l'évolution du cinéma français. J'en suis tellement intimement persuadé que je ne suis pas loin d’affirmer que la moitié des films français que je continue de porter aux nues depuis lors doivent en partie une fière chandelle à ces deux films. Si le film de Godard, en plus d’être jubilatoire à tous les niveaux, dynamitait surtout la forme, Les 400 coups, la première ‘aventure’ d’Antoine Doinel, apportait également un bol d’air frais à notre cinéma grâce à une caméra aérienne et détachée des contingences habituelles, un ton neuf entre fantaisie et réalisme, une nouvelle façon de filmer les rues de Paris avec une poésie renouvelée, poésie du quotidien rehaussée par deux superbes thèmes musicaux principaux, l'un mélancolique, l'autre guilleret, résumant parfaitement le ton du film. Et c'était également la naissance d'un des acteurs les plus remarquables de notre cinéma, Jean-Pierre Léaud, alors d'un naturel confondant, d'une vitalité qui fait toujours aujourd’hui plaisir à voir. Le dernier plan émouvant figé sur son regard finissait de nous convaincre que nous avions été en présence d'un grand et beau film voire même d'un petit chef-d’œuvre.

Image

En 1962, après le succès inattendu du littéraire Jules et Jim, Truffaut décide de poursuivre les tribulations de son alter ego à l’écran dans un film à sketch international (avec également des segments japonais, allemand, italien et polonais), L’amour à 20 ans. La partie française, Antoine et Colette, s’avère un moyen métrage très attachant qui voit sur un ton doux-amer le début de l’éducation sentimentale du jeune Antoine Doinel tournant autour de Colette qui de son côté n’a rien à faire de lui mais qui le laisse néanmoins tomber amoureux -voire même déménager en face de chez elle- sans rien lui donner en retour. Finalement le gamin perdu à la fin des 400 coups, ébahi devant l’immensité de la mer qu’il vient de découvrir pour la première fois de sa vie, semble s’être sorti d’affaire, ne plus fuir les dures réalités du quotidien et même s’être rangé ; c’est désormais un jeune adulte grand amateur de musique et de littérature qui vit dans une mansarde parisienne et qui travaille chez Phillips, tour à tour vendeur puis presseur de vinyles. Toujours dans un élégant scope/noir et blanc, ce film de 30 minutes est à nouveau, tout comme son prédécesseur, une comédie de mœurs en même temps qu’un document sociologique sur l’époque à laquelle il a été tourné, le cinéaste prêtant forte attention à son entourage, aux us et coutumes, aux lieux et aux choses. Le récit d’apprentissage et l’initiation amoureuse de Doinel se poursuivront donc dans Baisers volés six ans plus tard, film dans lequel il croisera à nouveau le temps d’une brève rencontre une Marie-France Pisier/Colette méconnaissable, désormais épouse et mère de famille. Le révolté des 400 coups rentrera lui aussi dans le rang à la toute fin de Baisers volés après avoir papillonné de-ci de-là, passant de prostituées en femmes mariées. Tout comme la photographie désormais en couleurs et le cadre s'étant rétréci en 1.66, le ton et le style ont eux aussi beaucoup évolué depuis les 400 coups, pour de nombreuses et différentes raisons.

Image

Comme l'explique Cyril Neyrat dans son livre sur le cinéaste édité par les Cahiers du cinéma, la deuxième moitié des années 60 fut une période difficile pour Truffaut, ponctuée d'échecs sentimentaux et de déceptions professionnelles : "A contre-courant de l'euphorie des sixties, il traîne une mélancolie tenace, aggravée par un drame intime à l'été 1967, pendant le tournage de La Mariée était en noir : la mort dans un accident de voiture de Françoise Dorléac, sa plus tendre complice avec Jeanne Moreau. Brisé par cette perte, usée par des films qui lui laissent le sentiment d'avoir perdu le fil de sa nécessité profonde d'auteur, Truffaut a besoin d'un nouveau départ, d'un retour aux sources. Il décide de ressusciter Antoine Doinel, de donner une suite aux aventures de son alter ego." Selon Truffaut lui-même, contrairement à ses méthodes de travail antérieures, le film s’organise expressément avec une grande souplesse, l'improvisation étant la norme à partir d'un sujet simple et universel : " On avait bourré le film de toutes sortes de choses liées au thème que Balzac appelle ‘Un début dans la vie’". Et pour cause, il n'a pas que son film en tête en ce début d'année 1968 : le jeune critique-cinéaste milite avec ardeur pour qu’Henry Langlois puisse être maintenu à la direction de la Cinémathèque française alors que le ministre de la Culture de l’époque, André Malraux, souhaite le limoger. C’est d’ailleurs sur un plan des portes grillagées de la salle du Palais de Chaillot (endroit où se trouvait alors la Cinémathèque Française) que s’ouvre le générique du film avec pour arrière fond la mélancolique chanson de Charles Trenet : ‘Que reste t-il de nos amours ?

Image

Accaparé par cette lutte et par les évènements imminents de mai-68 qui couvaient, Truffaut décide donc de modifier sa manière de travailler, laissant la plupart du temps ses comédiens libre d’improviser leurs séquences et leurs dialogues, l’équipe ne se rendant sur les plateaux qu’à intervalles très irréguliers, le tournage du film étant en quelque sorte considéré comme une récréation entre meetings et réunions extra cinématographiques d'une teneur bien plus sérieuses. Le cinéaste se ressource en tournant son film, utilisant le système D pour pallier au manque de préparation et de concentration ; par exemple, le nombre inaccoutumé de plans, le montage très découpé lors des longues séquences de monologues s’expliquent par le fait que les comédiens ne connaissaient pas le contexte de ce qu'ils allaient tourner pas plus qu'ils ne savaient leur texte, reçu seulement quelques minutes avant les prises de vues. Il en va ainsi pour celle désopilante au cours de laquelle Michael Lonsdale vient demander à une agence de détectives de lancer une enquête dans son magasin de chaussures pour savoir la raison pour laquelle il est détesté par son entourage, ainsi que pour cette autre, délicieuse, la proposition indécente de Fabienne Tabard (évanescente et désirable Delphine Seyrig) à Antoine Doinel. De ce tournage un peu chaotique découlera un manque de rigueur certain dans l’écriture qui aboutira à un scénario un peu lâche ressemblant, plus qu'à un récit bien charpenté, à une suite de vignettes, les personnages ayant de ce fait un peu de mal à nous être proches. Comme l’écrivait assez justement Jacques Lourcelles dans son dictionnaire du cinéma, Baisers Volés ressemble parfois à un mélange entre Feuillade et Buñuel ; mais n’ayons également pas peur de dire que ce dilettantisme dans l’écriture aboutira quelquefois à des séquences qui n’auraient pas dépareillées dans une mauvaise comédie de Claude Zidi, telle celle du recrutement du vendeur de chaussures, ou bien à d'autres assez gênantes ou agaçantes comme la répétition jusqu’à plus soif des prénoms des deux femmes aimées par Antoine face à son miroir. Et puis, contrairement à ce qu’aurait pu nous faire penser le générique et la chanson de Trenet, la mélancolie ne fait son apparition qu'à de trop rares occasions, le côté débridé de l'ensemble l'empêchant de poindre plus souvent au profit d'une certaine sécheresse de ton.

Image

Ceci étant dit, les faiblesses -évidemment subjectives- du film ayant été énoncées, ces circonstances de tournage et cette manière de réaliser à la sauvette et dans l’insouciance la plus désordonnée ont certes amené un récit éclaté parfois un peu sec mais également une légèreté de ton et une fraicheur comique, une verdeur des dialogues et une grande franchise pour aborder la sexualité bienvenues et absentes des films précédents. Tout ceci ajouté au style reconnaissable du cinéaste font que, même s'il est permis de lui préférer d'autres œuvres de sa filmographie, il est cependant difficile de faire la fine bouche d'autant que l'on ne compte plus non plus les bons mots et séquences réjouissantes en plus des deux narrées au paragraphe précédent : où l’on apprendra comment beurrer des biscottes sans les casser, comment obtenir l’adresse de quelqu’un par téléphone comme si de rien n'était, quelle est la différence entre le tact et politesse... où l’on savourera la manière qu’à Claude Jade de se recoiffer devant la glace après avoir reçu dans la cave un baiser fougueux mais pas spécialement apprécié… à priori, de voir Doinel tourner les talons face à une prostituée un peu trop exigeante, de le voir s’extasier en faisant le portrait d’une femme alors qu’on ne lui demande que de froidement la décrire... où l’on jubilera devant certains mouvements de caméra comme le panoramique découvrant Paris qui ouvre le film ou celui qui nous amène à constater la nuit d’amour que viennent de consommer Antoine et Christine, devant ces trouvailles surréalistes comme la manière qu’à la lettre d’amour de traverser Paris en souterrain par ‘pneu-ma-tique’... où l’on se délectera des gros plans sur les visages de Claude Jade et Delphine Seyrig magnifiés par la caméra de Truffaut et la douce photographie de Denys Clerval... où l’on trouvera cocasses les clins d’yeux aux précédents ‘épisodes’ de la saga Doinel ou aux allusions voulues ou non à l’un de ses futurs films (l'un de ses plus injustement mésestimés) par le fait de voir Antoine lire La Sirène du Mississippi par exemple… Et tant d'autres !

Image

Jean-Pierre Léaud, avec son jeu et son phrasé tout à fait uniques, ses airs complices et malicieux, ses envolées de douce folie, est une nouvelle fois formidable, très bien entouré par de nombreux et savoureux seconds rôles, Michael Lonsdale en tête, mais surtout par deux délicieuses comédiennes qui auront rarement été aussi charmantes à l'écran, Claude Jade et son doux visage dans le rôle de la sage Christine, Delphine Seyrig dans celui de Fabienne, au contraire d’une étonnante sensualité, autant 'apparition divine' comme se plait à la décrire Doinel que 'pleinement femme' (le jeune Antoine aura aussi l'occasion de s'en rendre compte, la pomme une fois croquée pouvant ensuite revenir vers son premier amour). La photographie est lumineuse, le travail musical d’Antoine Duhamel discret mais gracieux et Paris ressort de tout ça une nouvelle fois sublimé comme il l’aura été des années durant par une Nouvelle Vague qui n’a cessé d’en être amouraché. Cet antihéros un peu déphasé et instable qu’est Antoine Doinel, après s’être rebellé contre une famille qu’il n’appréciait guère, aura rêvé de stabilité et d’embourgeoisement. C’est ce qui adviendra à la fin de Baisers volés avec néanmoins une pointe d’anxiété et d’amertume. Alors que Christine et Antoine ont décidé de se marier, un homme vient déclarer sa flamme à la jeune femme devant son futur époux ; interloqué, n’osant rien dire, Antoine croit certainement se revoir quelques années plus tôt, pense probablement à un homme passionné tel Felix de Vandenesse, le héros du Lys dans la vallée de Balzac qu’il aurait rêvé être. Une séquence finale aussi insolite que déstabilisante, annonçant sans le savoir le virage que va plus tard prendre le couple dans les deux derniers films de la saga Doinel, Domicile conjugal puis L’amour en fuite.

Image

Tour à tour incongru et inventif, pittoresque et mélancolique, tendre et vachard, grave et léger, un patchwork vaudevillesque décousu aux vignettes inégales qui pourront en agacer certains mais en faire jubiler beaucoup d'autres et notamment les admirateurs du cinéaste trop tôt disparu. Baisers volés est un film qui gagne aux multiples visionnages, devant à mon avis oublier Les 400 coups auquel il ne ressemble pas du tout pour pouvoir pleinement l’apprécier. Une chronique intimiste pas toujours d’un goût très sûr mais néanmoins savoureuse par sa liberté de ton et qui s’inscrit dans un des corpus les plus sympathiques du cinéma français.

"Que reste-t-il de nos amours ? [...] Bonheurs fanés, cheveux au vent, baisers volés, rêves mouvants."
Source : DVDclassik