[19/03/2019] Carmen Jones (Movinside)

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pak
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[19/03/2019] Carmen Jones (Movinside)

Message par pak » 07 févr. 2019, 14:38

Carmen Jones avait tout du projet casse-gueule. Adapter un classique du patrimoine mondial de l'opéra, avec un casting entièrement noir américain, en resituant le contexte du récit dans celui du sud des États-Unis sur une base de l'armée américaine, sur fond de réorchestration jazz, avait au pire de quoi enflammer une partie des américains, du bouseux redneck aux nostalgiques du Ku Klux Klan, ou au mieux n'attirer qu'indifférence et mépris.

Mais que nenni. Non seulement le film fut un succès public, car pour un budget de moins de 800 000 dollars, le film en rapporta près de 10 millions, le classant en septième position du box office américain de 1954, mais il fut aussi un succès critique, au point que le film fut présenté à Cannes en compétition officielle, qu'il remporta le Golden Globe du meilleur film musical, et que Dorothy Dandridge fut nommée à l'Oscar de la meilleure actrice (devenant la première noire américaine à l'être), sans toutefois remporter la statuette, faut pas pousser, on est en 1954 tout de même (il faudra attendre 2002 pour voir Halle Berry récompensée dans cette catégorie et mettre ainsi fin à cette sorte de ségrégation larvée)...

Mais revenons sur Dorothy Dandridge, qui incendie la pellicule, sensuelle, provocante, une Carmen déterminée à satisfaire ses sens, au caractère d'une enfant butée mais qui est bien une adulte qui aspire à des jeux d'adultes. Otto Preminger la laisse jouer de son corps devant sa caméra, filmant des moments d'une suggestivité assez osées pour l'époque (et pas certain que les mêmes scènes avec un casting blanc n'aurait pas remué quelques ligues de vertu... ). Preminger, qui, bien qu'adaptant la pièce d'Oscar Hammerstein qui avait cartonné à Broadway (c'est lui qui a eu l'idée originale du casting entièrement de couleur), revient vers le drame de l'opéra de Bizet en gommant l'aspect comédie de la scène. Car c'est bien d'un drame musical dont on parle ici, non d'une comédie. Un film musical adulte qui s'adresse à des adultes, tout en gardant son côté spectacle : les airs les plus connus de l'opéra original y sont entendus, les couleurs sont flamboyantes, mises en caleur par le cinémascope savamment utilisé par le réalisateur, dont quelques plans-séquences rappellent à quel point Preminger était l'un des meilleurs de sa génération.

Contre toute attente, c'est en France que le film fut interdit, au point de ne sortir qu'en 1981 dans nos salles, autant dire que l'impact du film n'était alors plus le même. Et pourquoi cette interdiction ? Pour des raisons idéologiques ? Même pas, juste de bêtes vexations des ayant-droits des librettistes de l'opéra de Bizet, qui avaient jugé que la pièce de Broadway qui l'adaptait était un "détournement" de l’œuvre originale. On y mettra ce qu'on veut dans le terme "détournement", mais qu'on y trouve une pointe de racisme ne serait pas étonnant. Le pouvoir de nuisance de ces héritiers ne dépassant pas la France, ils ne purent rien contre la pièce, ni contre le film sauf pour ce dernier une sortie nationale. C'est pour ces raisons qu'au final, Carmen Jones reste l'un des films d'Otto Preminger les moins connus en France.


La vidéo peut permettre un peu de réparer cela. En 2005, dans son éphémère collection "Grands Classiques du Cinéma Américain", Carlotta avait sorti le film en DVD avec une image magnifique. Movinside (désormais distribué par ESC) propose à son tour le film, en deux éditions Blu-ray et DVD (pas de combo, ouf) dans la collection "Hollywood Legends Premium" d'ESC. On peut rester déçu sur le contenu éditorial pour un tel film, puisque seul un entretien avec Antoine Sire, spécialiste du cinéma hollywoodien, donc rien de consistant, est présent (avec des bandes-annonces de films de la collection). Carlotta n'avait pas proposé beaucoup plus, avec un module de 5 minutes sur le générique de Carmen Jones et sur la collaboration mythique entre Otto Preminger et Saul Bass, une analyse de 15 minutes du film et de ses thématiques par un certain Stéphane Tréguer ( ? ) , et une bande annonce.

Le film est uniquement en VOst, mais une VF aurait été un non-sens.



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Dans la guerre, il y a une chose attractive : c'est le défilé de la victoire. L'emmerdant c'est avant...

Michel Audiard

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