The Underworld Story - Cy Endfield - 1950

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kiemavel1
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The Underworld Story - Cy Endfield - 1950

Message par kiemavel1 » 22 oct. 2017, 15:48

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Au petit matin, deux tueurs se garent devant le palais de justice et abattent un comptable de la mafia qui s'apprêtait à témoigner contre le gangster Carl Durham. Mike Reese, le journaliste d'un grand quotidien New-Yorkais qui avait révélé l'information dans son journal pour faire un scoop, mais avec l'accord de la rédaction, est rendu indirectement responsable de l'assassinat et mis à la porte après l'intervention du procureur lui même blessé par les tueurs. Mis sur une liste noire des journalistes indésirables sur intervention du procureur et du propriétaire et magnat de la presse E.J Stanton, Reese ne trouve plus de travail à New-York. En désespoir de cause, l'opportuniste Reese va à la rencontre de Durham pour tenter d'obtenir une récompense de la part du gangster. Il obtient ainsi les 5000 $ nécessaire au rachat de la moitié des parts du modeste journal d'une petite ville de la périphérie de New-York dirigé par Cathy Harris qui connaissait de graves difficultés financières. Le jour de son arrivée, le corps d'une jeune femme de la haute bourgeoise de la ville est retrouvée, lorsque Reese apprend que la victime est la belle-fille de Stanton, le magnat de la presse, il voit dans cette affaire le moyen de gagner beaucoup d'argent en vendant l'histoire aux grands quotidiens nationaux. Molly Rankin, une employée noire de la maison des Stanton est bientôt soupçonnée...
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Deux ans plus tôt, Cy Endfield avait déjà réalisé un premier film criminel d'une heure avec The Argyle Secret (1948) dont le personnage central était déjà un journaliste mais pour son premier film noir, et au delà pour ce qui était son premier film important avec un budget et un casting dignes de ce nom, Cy Endfiled signait déjà un petit chef d'oeuvre. The Underworld Story est un titre relativement trompeur car si le monde du banditisme est évidemment présent, c'est un certain journalisme qui est ici mis en accusation à travers la personnalité de Mike Reeves qui contrairement à d'autres journalistes du film noir est loin d'être une représentation de l'intégrité, un dénonciateur de la corruption ou plus largement le révélateur des turpitudes d'une époque ; c'est une crapule absolue, obsédé par l'argent, il est vrai dans un monde lui même bien pourri. Cet arriviste rappelle un peu le personnage central du film de Billy Wilder, Le gouffre aux chimères, qui sortira l'année suivante, en raison notamment de quelques points communs troublants : volonté de revanche sur les grands quotidiens qui les ont écarté ; arrivée dans une petite ville de province et redémarrage au bas de l'échelle dans un modeste journal local ; manipulations autour d'un fait divers…mais au delà du portrait d'une crapule avide de faire rentrer de l'argent, on sent que pour ce premier film important, le réalisateur a voulu balancer tout ce qui pouvait le révulser dans l'Amérique de son époque et si le film présente un défaut, c'est son excès de "générosité".

Dans son film suivant, Fureur sur la ville (Try and Get Me/The Sound of Fury), Endfield reprendra en partie les mêmes préoccupations car la aussi il entendait mettre en lumière les dangers que pouvaient représenter le pouvoir de la presse dès lors qu'elle est utilisée par des gens peu scrupuleux et avides d'histoire sensationnelles et de publicité ; exerçant leur métier non pas par idéal journalistique mais pour faire rentrer l'oseille dans un contexte de concurrence féroce et de surenchère entre médias. Il allait encore plus loin en montrant l'irresponsabilité de la presse qui instrumentalisait un fait divers, même pas consciemment pour influencer l'opinion mais parce que c'était commercialement payant et le film allait jusqu'au bout de son propos en montrant les conséquences dramatiques de ces manipulations car c'est une foule haineuse qui "rendait justice" en lynchant les deux auteurs d'un crime. Le film montrait la réponse de la foule quand les institutions et les médiateurs ou les témoins influents de leur époque sont défaillants. Ce qui fait la force de ce film, que l'on peut voir comme le complément du précédent, c'est que ses personnages centraux sont les criminels. Endfield montre leur histoire et ce qui les amène à tuer. Le film prenait par moments la forme d'un drame social…En quelque sorte, Endfield cherchait à comprendre, à expliquer et malgré la violence du crime, on se prenait de sympathie pour au moins l'un des deux auteurs et cette manière de faire rendait d'autan plus fortes les incroyables scènes finales.
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The Underworld Story n'a pas cette force là et il ne va pas aussi loin (Les deux épilogues sont radicalement différents). C'est un film moins brutalement violent, moins viscéral surtout à cause de son personnage central qui est cette fois non pas le (ou les) coupable/victime mais le témoin, le journaliste. Le fait divers initial : l'assassinat de la belle-fille d'un notable de province, par ailleurs grand magnat de la presse, instrumentalisé par un arriviste sans scrupules va mettre en lumière les travers de cette petite communauté en apparence paisible et c'est manifestement ce portrait à charge assez virgulent qui intéressait ici Endfield et la charge porte encore au delà car Reese est montré non pas comme un monstre mais comme un produit de son époque… Et de son milieu car si le monde de la grande presse lâche Reese, c'est après l'avoir fabriqué et laissé faire et Il avait même prié le rédacteur en chef de son journal de ne pas publier l'article qui avait provoqué la mort du témoin assassiné. Par la suite, c'est par cupidité qu'il va agir mais les réactions que ses actes vont susciter vont être encore plus médiocres et elles auront en tout cas de plus graves conséquences. Reese ne cherche dans un premier temps qu'à faire monter les enchères entre les grands médias intéressés par la couverture au jour le jour du faits divers mais très vite ses actions vont avoir une grande influence sur l'affaire.

Il va être un témoin privilégié car l'amitié entre la présumée coupable et Cathy, la jeune patronne de son journal (interprétée par Gale Sorm) va lui permettre de tenter une nouvelle fois de tirer financièrement parti de l'affaire lorsque dans le dos de Cathy, Reese va tenter de négocier avec la justice pour toucher la récompense promise pour la capture de Molly qui a trouvé refuge au journal. Puis, pour donner le change auprès de Cathy, il ne va pas hésiter à soutenir la création d'un fond pour assurer la défense de Molly qui va sembler influencer en sa faveur la population conservatrice de la ville et lui faire surmonter ses préjugés défavorables. Car le racisme ordinaire très profond dans la petite ville est l'un des sujets d'Endfield. On peut cependant voir une ambiguité et un compromis, quand même pas inévitable, dans le fait que c'est une actrice blanche (Mary Anderson) qui interprète le rôle. L'instrumentalisation des faits par Reese qui, en apparence en tout cas, soutient Molly n'a pas que des effets négatif mais cette influence bonne ou mauvaise va entrainer les réactions des différentes parties concernées. Parmi celles ci, deux pôles, deux mondes également puants : la haute bourgeoisie puis le gangstérisme (qui à priori n'auraient rien pour s'entendre mais les premiers vont avoir besoin des seconds). Car en réponse à l'influence de Reese et Cathy, Stanton (Herbert Marshall), le beau père de la victime, que la "culpabilité" de Molly arrange, va lui aussi faire fonctionner ses réseaux et bientôt des frictions vont apparaître même si la présence de la foule des gens ordinaires plus ou moins instrumentalisés est ici moins menaçante que dans le film suivant du metteur en scène. C'est durant cette phase préparatoire au procès et dans cet ambiance que l'on entend parler de "chasse aux sorcières" et de "liste noire"…ce qui a du aider la carrière d'Endfield.
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Je suis encore très loin de l'arrivée mais j'ai presque envie de m'arrêter là… Un mot sur les personnages et leurs interprètes. Les bourgeois "décadents", ce sont E.J. Stanton (Herbert Marshall) et son fils Clark (Gar Moore). Le premier est formidable, filmé souvent en contre-plongée dans son manoir, une figure simpliste, certes, mais efficace. C'est un méchant mais un méchant avec des nuances et plus complexe qu'il n'y parait mais il est contraint de se défendre et de défendre surtout ce qu'il a acquis : une fortune, un statut social, une famille…La relation avec son fils est subtile mais cela a une telle importance dans l'intrigue qu'il serait criminel d'en dire plus. On ne voit le monde du grand banditisme qu'au début (le film s'ouvre sur un crime puis Reese a le culot de se présenter devant Durham, celui qui avait intérêt à ce que le témoin assassiné ne puisse pas témoigner…pour lui réclamer une récompense) et il réapparait dans la partie finale. Je ne peux pas passer sous silence la très voyante mais extraordinaire performance de Howard Da Silva dans le rôle de Durham. Il faut le voir jubiler et rire au nez de ses interlocuteurs dans la panade et obligés de réclamer son aide. Il dépasse même peut-être ce que Ted de Corsia aurait pu faire d'un tel rôle. Dans un rôle secondaire, je signale quand même Michael O'Shea, le district attorney parti en croisade contre le crime organisé. Le seul personnage important un peu faible est celui de Cathy interprété par Gale Storm. Reese parvient un peu trop facilement à berner sa naïve très jeune patronne (et accessoirement son employé Parky interprété par Harry Shannon). De plus, dans un film pareil, Endfield aurait pu éviter l'idylle (qui lui a peut-être été imposée).

Quant à Dan Duryea, Il est encore une fois fabuleux. Dans la première séquence qui suit son arrivée en ville, lorsque la nouvelle du crime parvient au journal, il faut le voir comme un chien de chasse ayant flairé une piste, un téléphone dans une main, bousculant Cathy, houspillant son assistant...comme s'il avait 20 ans de boite alors qu'il avait pénétré dans le bureau de la rédaction quelques dizaines de minutes plus tôt. Je signale aussi les superbes images que l'on doit à Stanley Cortez ainsi que la belle partition de David Rose. Indispensable. Peut-être moins indispensable :wink: que Fureur sur la ville car si dans le film du jour, Endfield a semble t'il voulu se défouler en dénonçant les dérives du journalisme, le racisme ordinaire, la corruption morale des élites (ou pour le moins l'arrogance de cette classe sociale et le pouvoir qu'elle exerce) et l'influence du crime organisé sur ce milieu…il s'arrête en chemin (volontairement énigmatique), là ou son film suivant allait au bout de sa logique. Mais c'est une aberration que de tels films ne soient toujours pas édités en France.
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Réalisation : Cy Endfeld / Production : Hal E. Chester (FilmCraft Productions) - Distribution : United Artists / Scénario : Henry Blankfort - Adaptation : Cy Endfield d'après une histoire de Craig Rice / Photographie : Stanley Cortez / Musique : David Rose

Avec : Dan Duryea (Mike Reese), Herbert Marshall (E.J. Stanton), Gale Storm (Cathy Harris), Howard Da Silva (Carl Durham), Michael O'Shea (D.A Ralph Munsey), Mary Anderson (Molly Rankin)
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Stark
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Re: The Underworld Story - Cy Endfield - 1950

Message par Stark » 29 oct. 2017, 08:42

Un polar qui mérite effectivement d'être édité en France pour plusieurs raisons :
- un sujet qui préfigure "Le Gouffre Aux Chimères".
- un des sommets dans la carrière de Dan Duryea qui avait une gestuelle et une voix très inquiétants.
- la photographie toujours impressionnante et expressionniste de Stanley Cortez, spécialiste des films de psychopathes.
- l'occasion de découvrir un réalisateur méconnu.

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