La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

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kiemavel1
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La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par kiemavel1 » 26 août 2019, 13:49

Hommage à Julie Adams, ép. 3
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A Boston, en 1933, une nuit le policier Edward Gallagher tire sur Jerry Florea et le blesse alors que celui ci et sa bande de très jeunes délinquants étaient en train de cambrioler un magasin. Lors du procès, Gallagher, navré d'avoir tiré un peu vite sur un adolescent aussi jeune, témoigne en sa faveur et tente ensuite de le remettre dans le droit chemin mais dès leurs sorties du tribunal, Jerry averti le policier qu'il ne s'amendera probablement jamais. C'est leur ascension respective et leur longue amitié complexe et ambiguë que montrera la suite sur plus de 30 ans ...
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Avec Shakedown (Reportage fatal) - son premier – Six Bridges to Cross est probablement le meilleur film noir de Joseph Pevney et aussi l'un des plus grands rôles de Tony Curtis, tout deux bien aidés par un très bon scénario de Sydney Boehm, grand serviteur du genre, qui écrivit pour Curtis un personnage à multiples facettes dans lequel il se montre excellent dans un film montrant sur la longue durée la relation d'amitié entre un jeune délinquant et un policier (incarné sobrement mais correctement par George Nader)

Le Jerry adolescent (je passe rapidement sur l'interprétation elle aussi très bonne du débutant de 16 ans, Sal Mineo, qui en paraît 4 de moins) a déjà une personnalité complexe. C'est déjà un manipulateur plein de charme, roublard, souriant et blagueur qui se moque du policier Gallagher tout en étant honnête - à sa manière - en l'aidant dans sa carrière (il fait un peu l'indic), malhonnête aussi car c'est un voleur et un escroc et il le restera toute sa vie mais en ne se cachant pas, prévenant même à maintes reprises le policier tenace s'appliquant à vouloir sauver Jerry, qu'il ne compte pas se ranger et lui demandant même de ne plus s'occuper de lui.
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A certains moments, il pourra faire illusion : Il se marie. Le couple adopte un enfant (puisque sa blessure l'a rendu stérile) mais il est vrai sans doute plus pour se conformer au désir de celui qui l'a pris en affection depuis "l'accident ", ce tir malheureux du policier, en d'autres termes pour faire plaisir car il y a aussi chez lui un désir "d'appartenance" évident. Par moments, avant l'arrivée d'une petite fille chez les Gallagher, il sera presque le fils de la famille. Si la relation entre Florea et Gallagher évoluera au fil des années, elle restera encore symboliquement filiale, le policier tentant tout du long d'avoir l'autorité d'un père sur Jerry et c'est la défiance et la trahison (de son point de vue) de celui ci qui le mettra parfois hors de lui.
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D'un point de vue professionnel, l’ambiguïté de la relation entre « le gendarme et le voleur » trouve son point culminant puisqu'à mesure que Jerry Florea commettra des méfaits de plus en plus graves … Gallagher sera tout aussi régulièrement promu, parfois grâce à Jerry, que celui ci l'ait aidé (il balance des équipes de cambrioleurs concurrentes) ... ou en étant lui même confondu par Gallagher. D'ailleurs, si en dehors de ces considérations morales ou psychologiques, on s'intéresse surtout aux faits, les séquences d'action sont en elles mêmes très réussies, à commencer par l'intelligente arnaque imaginée par Jerry pour gagner aux courses (qui rappelle l'arnaque du personnage interprété par Edmond O' Brien dans 711 Ocean Drive). Mais à mesure que les actes commis par Jerry deviennent de plus en plus graves, le ton du film change et devient plus sombre … tandis que par contre les tempes commencent à s’éclaircir.
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Autre trait positif, l'ancrage social du film, discret mais bien là. Car sans discours, Jerry est montré comme un handicapé social, d'une part délaissé par son père (séquence du tribunal) et aussi étranger dans la cité. C'est un enfant d'immigrants (italiens mais ce n'est jamais clairement dit) né dans les bas-fonds de Boston. Alors que la plupart des personnages du film de Pevney portent des noms irlandais, lui se nomme Florea et je crois qu'un seul personnage du film en dehors de Jerry n'est pas irlandais, c'est un des jeunes de sa bande qui porte un nom juif. Tous les flics que l'on voit portent des noms irlandais par exemple, y compris celui qui dirige le commissariat, le Capt. Concannon (incarné par Jay C. Flippen, un vieux routier du film policier). D'autre part, Boehm (et Pevney) montrent sans plus de tapage, la loi du silence et l'emprise du milieu sur la morale de Jerry quand celui ci garde pour lui l'identité du jeune homme de la bande réellement auteur d'un détournement de mineur qui l’entraîne, lui, pour plusieurs années derrière les barreaux.
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D'autre part, le scénariste Sidney Bohm avait habilement entremêlé ce qui appartient au domaine de la vie privé et ce qui appartient au film policier, ce qui permet de voir aussi Julie Adams dans un rôle bien plus étoffé que d'habitude, au moins dans un policier. Elle est peu présente à l'écran mais elle a au moins, à plusieurs reprises, un rôle actif dans l'intrigue, notamment lorsque son policier de mari s'engagera durant la seconde guerre mondiale ou rejettera momentanément Jerry. C'est aussi par elle - car c'est à elle qu'il se confie - que l'on voit des aspects différents de la personnalité de Jerry : sa souffrance de ne pas pouvoir être père ou sa frustration de ne pouvoir s'engager lui aussi dans le conflit mondial en raison de sa nationalité étrangère.

Enfin, un mot sur la mise en scène de Pevney, sa meilleure dans un film noir mais on peut penser que William Daniels, le chef opérateur qui avait remporté un oscar pour The Naked City (La cité sans voiles) en 1948, n'est pas pour rien dans la qualité des séquences tournées dans Boston, surtout celles de la première partie du film. Je pense à un long travelling latéral suivant Jerry et sa bande sur un grand marché très fréquenté où l'on voit les premiers méfaits de la bande : les petites provocations, les petits larcins, etc … une portion du film qui fait d'ailleurs furieusement penser à la première partie de Il était une fois en Amérique ( y compris pour l'emprisonnement de Jerry et la séparation des amis pendant plusieurs années)
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Bilan. Pour faire court : pas un chef d'œuvre, non, mais un indispensable de la série B. Les deux autres collaborations entre Tony Curtis et Jo Pevney sont aussi à voir : d'abord Flesh and Fury (1952) puis Rendez-vous avec une ombre (The Midnight Story) (1957)

Pour l'anecdote, c'est Jeff Chandler qui avait à l'origine été choisi pour interpréter Edward Gallagher, mais il refusa le rôle et fut suspendu par Universal pour cette raison. Note : 75/100


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chip
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par chip » 26 août 2019, 17:45

Absent du livre de Michael F. Keaney " Film noir guide ", bizarre, bizarre... mais présent dans le dernier opus de P.Brion.

kiemavel1
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par kiemavel1 » 26 août 2019, 17:50

En 2009, Julie Adams s'exprimait sur le film de Pevney :

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La chanson du film. C'est en se rendant au studio d'enregistrement pour mettre en boite cette chanson que Sammy Davis Jr. eu l'accident de voiture qui lui fit perdre un œil


kiemavel1
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par kiemavel1 » 26 août 2019, 18:32

chip a écrit :
26 août 2019, 17:45
Absent du livre de Michael F. Keaney " Film noir guide ", bizarre, bizarre... mais présent dans le dernier opus de P.Brion
Je viens de lire Brion et une fois de plus le "président" est on ne peut plus sommaire mais on a vu pire. Pour un tel film, j'aurais besoin - sans exagérer - de 50 lignes de plus pour en exprimer toute la richesse car je n'ai fait qu'effleurer la complexité de la relation entre Florea et Gallagher et ses conséquences puisque ce dernier sera même mis sur la sellette -et même en procès- en raison de sa relation avec celui qui est au fil du temps passé du menu larcin au grand banditisme. Rien que pour le personnage de Florea et son interprétation par Curtis, il y a de quoi faire, mer.. :?

Quant à l'absence du film dans le guide du ricain, alors là "faute professionnelle". Par contre, je ne sais pas de quand date ce bouquin et il est possible qu'à l'époque de sa rédaction, il était difficile de voir ce film. Je pense que c'est aussi le problème de L'encyclopédie du film noir, édition française d'un guide américain co-écrit par Alain Silver dans lequel il manque aussi bcp de films, qui est bourré d'approximations et même d'erreurs grossières mais c'est sa rédaction à une époque où les films étaient moins facilement visibles qu'aujourd'hui qui explique en grande partie ces erreurs sur des films relatés parfois sur la foi de vieux souvenirs.

Tiens, si tu as le temps, combien de films noirs de Pevney a-t-il répertorié. J'en compte 8
Reportage fatal / Shakedown (1950). Undercover Girl (1950). Iron Man (1951). Flesh and Fury (1952). Fille de plaisir / Playgirl (1954). La police était au RDV / SIx Bridges … (1955). La maison sur la plage / Female on The Beach (1955). Rendez-vous avec une ombre / The Midnight Story (1957)

+ 2, plus difficiles à classer : Istanbul (1957), plus romance que film noir. Pour résumer, plus Casa (blanca) que maltais (le faucon) et Portrait of a Mobster (1961), un film de gangsters

EDIT : Je viens de faire une recherche et je suis sidéré de voir qu'il n'y a presque pas de critiques de ce film :twisted: :?
1 blogueur en tout et pour tout évoque très succinctement le film et livre une information qu'il faudrait vérifier mais il affirme qu'en mai 1954, Clint Eastwood auditionna pour le rôle de Florea adolescent mais que Pevney lui préféra Sal Mineo. Cela provient sans doute d'une bio sur Eastwood ou d'une interview.

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chip
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par chip » 27 août 2019, 07:05

5 films de Pevney ( réalisateur) dans le livre de Kearney :
-Iron man, play girl, shakedown, midnight story, female on the beach.
le livre regroupe 745 films de 1940 à 1959, le livre est paru en 2003.

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chip
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par chip » 27 août 2019, 07:10

Voir aussi le blog d' Alexandre Clément qui analyse de très nombreux films noirs dont : cry vengeance, timetable, dark corner, street with no name et aussi Gun fever :D . Longues critiques.

Stark
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par Stark » 28 août 2019, 11:10

Six bridges to cross est effectivement absent du Film Noir Guide de Michael F Keaney, c'est regrettable. Ce livre n'est pas encore la Bible du film noir qu'on espère avoir un jour. Mais l'auteur a quand même fouillé chez les collectionneurs pour débusquer quelques pépites. Il y a quand même les deux polars de Mark Stevens, mais il aurait pu rajouter son western puisque pour les réalisateurs de films noirs comme Fuller, Mann, Aldrich, Lewis, Tourneur, Siegel, ... il réussit à caser leurs westerns, films d'horreur, films de guerre, films de science-fiction. L'auteur n'a pas été assez loin, ses avis sont expéditifs et s'il a le mérite d'avoir déniché quelques pépites, il se contente quand même de copier les précédentes encyclopédies en limitant le film noir à la période 1940-59, alors qu'il y a des films noirs en noir et blanc, donc toujours dans un style classique, jusqu'en 1965. Et du coup, il omet complètement les protos noirs des années 20-30. Ce qui est bien, c'est qu'il a placé quelques films étrangers, dont une majorité d'anglais (33 quand même, mais de grosses lacunes, pas de Basil Dearden ni Boulting, mais la filmo noire anglaise est si impressionnante), des films français (3 selon l'auteur dans l'intro, je n'en ai trouvé que 2, mais le film noir français est quasiment inconnu aux US, à part les grands classiques sous-titrés), italiens (4 selon l'auteur, je n'en ai trouvé que 3 dont 2 réalisés par Joseph Losey et Dennis O'Keefe), un canadien et un japonnais. Les photos sont bien choisies.

Quant à l'Encyclopédie du film noir d'Allan Silver, l'édition française a trahi l'originale qui commente plus de films et propose d'autres textes indispensables, dont la liste des films noirs par directeur photo.

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chip
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Re: La police était au rendez-vous - Six Bridges to Cross - 1955 - Joseph Pevney

Message par chip » 28 août 2019, 13:54

En survolant le blog d' Alexandre Clément, très intéressant, il est vrai , mais pas toujours consensuel, ainsi il dézingue le très estimé " Comanche station " et son scénario en ces termes ".... tout ce que je viens d'écrire ci- dessus montre pour moi, que le western à l'ancienne, à quelques exceptions notables, c'est le cinéma qui n'a pas atteint l'âge adulte.", pas tendre non plus pour Peckinpah et son " Alfredo Garcia" et quelques titres à la réputation bien établie....

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